Aux Etats-Unis, le changement climatique n’est plus avant tout une question scientifique pour en établir l’importance, les causes et les conséquences prévisibles, ni une question politique au sens des actions à mettre en oeuvre collectivement pour apporter des solutions à court et long terme. Aux Etats-Unis, le changement climatique est devenu une question idéologique, qui clive les débats et stérilise toute action politique. A tel point que les deux candidats à la présidentielle ont renoncé à mettre cette thématique au coeur de leur campagne.

Une prise de conscience portée par les démocrates

La question du changement climatique, de ses causes anthropiques (d’origine humaines) et de ses répercussions prévisibles est sortie de l’anonymat des débats d’experts en 2006 – 2007. C’est l’ancien vice-président Al Gore qui a contribué à cette prise de conscience grâce à une campagne médiatique efficace qui a notamment utilisé un film documentaire, Une vérité qui dérange, présenté notamment au festival de Cannes en 2006. Al Gore a reçu en 2007 le Prix Nobel de la Paix pour son action en faveur du climat, conjointement avec le GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat).

Le résultat ? En 1998 seulement 50% des américains considéraient que le changement climatique était avéré. En 2008, ils étaient environ 66% ! C’est dans ce contexte qu’Obama, au début de son mandat, a essayé de prendre des mesures courageuses : investissement dans les technologies d’avenir liées aux énergies renouvelables (solaire, éolien) et aux véhicules électriques (notamment les batteries), renforcement des règlementations climatiques, incitations aux changements de comportement.

Suivie d’une contre-attaque climato-sceptique

Las, aux Etats-Unis certains ont beaucoup plus d’intérêt au changement climatique qu’au changement de leur business. Question de priorités !

La contre-attaque ne s’est pas faite attendre, unissant un large front d’industriels du pétrole, de ses dérivés et de ses usages, d’opposants farouches à l’Etat fédéral (particulièrement les fameux Tea Parties, aussi obscurantistes qu’anti-fédéralistes) et de pseudo-ingénieurs / géologues / scientifiques en manque de reconnaissance, à la recherche d’un second souffle dans leur carrière ou leur notoriété.

Cette alliance est particulièrement efficace car elle assure au mouvement une base idéologique et populaire (les Tea Parties), donc une crédibilité politique, des ressources financières quasiment illimitées pour la cause (tant les enjeux pour les industries concernées sont gigantesques) et une armée de fantassins développant et propageant des argumentaires pseudo-scientifiques pour instiller le doute, par tous les moyens.

Morceaux choisis…

Acte I : Le Climategate jette le doute sur les institutions

Dans un premier temps, il s’agissait de décrédibiliser l’institution à la pointe du combat contre le réchauffement climatique, le GIEC. Pour cela, rien de tel qu’un pseudo-scandale dont le nom se termine par « gate », l’assurance d’une bonne couverture médiatique en référence au véritable scandale, celui du Watergate. En guise de journalisme d’investigation, une opération de piratage informatique non revendiquée a miraculeusement mis entre les mains d’activistes pro-pétrole des archives emails du GIEC. Archives fort peu compromettantes au final, sauf entre les mains d’experts en manipulation médiatique. Après tout, en présence d’un corpus de plus de 10 000 pages, vous pouvez tirer presque n’importe quelle histoire de celui-ci.

Acte II – Envahir l’espace médiatique pour instiller le doute

Une fois décrédibilisée (en apparence) les principaux experts du changement climatique, il est plus aisé d’instiller le doute sur les résultats de leurs travaux (partagés, il faut le rappeler, par une écrasante majorité de la communauté scientifique, ce qui indique au moins qu’en l’état actuel des connaissances leurs conclusions sont les plus sûres). Pour cela le front pro-pétrole occupe tous les terrains :

  • Les Tea Parties et plus généralement le parti républicain ont utilisé le sujet à des fins de clivage politique. Ainsi aux Etats-Unis, dites-moi pour qui vous votez et je vous dirai ce que vous pensez du changement climatique. Si 80% des électeurs démocrates pensent qu’il y a des preuves solides du réchauffement climatique, seuls 47% des républicains partagent cet avis ;
  • Des « experts »se chargent de développer et diffuser des argumentaires. Deux grandes catégories de personnes :
    • Des bloggueurs avec un background scientifique / ingénieur (par exemple, un ancien géologue dans l’industrie pétrolière), propagent des argumentaires, discutent le bout de gras (en général ils discutent surtout la forme des courbes de leurs graphiques ou de ceux du GIEC). Ce sont des esthètes du graphique climatique qui parviennent à instiller le doute auprès du vulgus peccum en discutant de la forme pour cacher leur absence de maîtrise du fonds ;
    • Des scientifiques, parfois reconnus dans leur domaine, mais généralement d’un domaine connexe, prennent des positions au nom de la liberté de parole scientifique (indispensable). Ils remettent en cause certaines conclusions de la perspective qui est la leur, sans avoir d’expertise sur les questions climatiques et ses méthodologies, et sans avoir mené de véritable travail de recherche. Nous avons nos exemples en France, tel géologue ou physicien se lançant dans des opérations médiatiques hasardeuses. S’il peut y avoir de la bonne foi dans ces prises de position, il y a surtout une recherche de notoriété malsaine et une récupération sans vergogne par les lobbies pro-pétrole ;
  • Les industries concernées peuvent financer les idéologues aussi bien que les fantassins à travers divers véhicules plus ou moins opaques, ce qui est particulièrement facilité aux Etats-Unis.

Ainsi le changement climatique est ringardisé, caricaturé comme une mode de bobos citadins et une tactique du big government pour imposer davantage de régulations et de taxes. La bloggosphère est envahie par le climato-scepticisme, beaucoup de blogs ayant un succès important et obtenant des prix divers pour leur qualité (sic) !

En 2010, on est revenu à la situation des années 90 : seuls 50% des américains pensent que le changement climatique est véridique.

L’offensive des climatosceptiques, la version 2.0 du lobby pro-tabac ?

Les enjeux

L’approche utilisée par les climato-sceptiques est très comparable à celle utilisée par les industriels du tabac des années 50 aux années 90. Objectif : susciter et répandre le doute pour ralentir au maximum des règlementations contraignantes qui viendraient heurter le business as usual. Les enjeux étaient de plusieurs milliards de dollars, mais les enjeux pour l’industrie pétrolière et les industries liées pourraient être encore plus important.

Différentes industries sont concernées aux Etats-Unis :

  • L’extraction de pétrole et de gaz. Cette industrie est historiquement présente aux Etats-Unis, notamment dans le golfe du Mexique, au Texas et en Alaska. Depuis le début des années 2000, les gaz et pétroles de schiste suscitent une frénésie de forage et un enthousiasme des industriels de l’extraction. Ceci d’autant plus que l’extraction des gaz et pétrole de schiste requière de très nombreux forages et des techniques sophistiquées d’extraction ;
  • Les industries les plus énergivores voient dans la perspective d’un pétrole et surtout d’un gaz accessible et à bas prix une augmentation de leur rentabilité. Ils sont prêts à tout pour garantir leur activité au cours des 10 prochaines années et ne se soucient nullement d’une quelconque transition énergétique à plus long terme;
  • L’écosystème de la mobilité est très concerné aux Etats-Unis par le pétrole : l’avion et la voiture sont non seulement au coeur de la mobilité américaine mais font partie intégrante de la culture, de l’american way of life.

La stratégie 2.0

Les objectifs des climatosceptiques et ceux du lobby pro-tabac en son temps sont donc très comparables, et les méthodes identiques dans leur principe mais réactualisées. Les climatosceptiques semblent avoir retenu les leçons des actions du lobby pro-tabac qui a fini par être condamné à la fin des années 90, même si ce fut tardif et que les dédommagements, élevés, étaient sans commune mesure avec les dégâts occasionnés.

Pour limiter ce risque, les climatosceptiques utilisent davantage la voie idéologique pour légitimer leur action sur le terrain politique. Le fort soutien des Tea Parties et du parti républicain, ainsi que l’utilisation des réseaux sociaux est de nature à fournir une légitimité populaire à leurs actions qui sera plus difficile à condamner à posteriori, en offrant davantage la protection du 1er amendement de la Constitution américaine sur la liberté d’expression. Il est plus difficile de mettre en cause un « mouvement populaire de la base », même organisé, qu’une simple entreprise de désinformation par le biais d’experts rémunérés pour instiller le doute (ce dont les climatosceptiques ne se privent pas non plus).

Les climatosceptiques aux Etats-Unis disposent de media traditionnels acquis à leur cause comme Fox News, mais utilisent aussi toutes les ressources des media sociaux. Les « fantassins » que j’évoquais plus haut ont pour mission d’envahir l’espace public virtuel, sur tous les réseaux sociaux, d’offrir la contradiction tout le temps et partout. Au-delà de blogs spécifiques, ils sont très actifs dans les commentaires des media traditionnels et généralistes, sur Twitter et sur Facebook.

Les climatosceptiques sont-ils en train de l’emporter aux Etats-Unis ?

Il faut reconnaître que les climatosceptiques ont obtenu plusieurs victoires dans l’opinion publique et sont parvenus à stériliser l’action politique pour l’essentiel. Ils pourraient ainsi parvenir à gagner 10 ans voire plus en bloquant tout engagement des Etats-Unis sur la scène internationale et en ralentissant les règlementations contraignantes et le soutien à l’innovation dans les cleantech.

Pourtant il y a des raisons d’espérer que les Etats-Unis puissent avancer, peut-être plus vite que nous le pensons en Europe :

  • Tout d’abord la structure fédérale permet à des Etats d’avancer sur beaucoup de sujets, qu’il s’agisse de règlementations contraignantes ou de soutien à de nouvelles industries. La Californie est connue pour ses initiatives en la matière ;
  • Par ailleurs les cleantech bénéficient aux Etats-Unis d’un écosystème favorable en termes de financement, même sans intervention de l’Etat fédéral. Ainsi l’investissement est porté par de nombreux acteurs privés et certains Etats. Au-delà des financements, la structure de l’innovation autour des clusters de recherche reste efficace pour permettre aux Etats-Unis de conserver un certain leadership ;
  • L’opinion publique ne semble pas totalement déterminée sur le changement climatique et aucune idéologie ne semble avoir préempté cette opinion publique. Les évènements météorologiques récents aux Etats-Unis, sécheresse et Frankenstein, semblent avoir autant d’effets sur l’opinion publique que l’offensive médiatique des climatosceptiques.

Je traite dans le post suivant, Changement climatique aux Etats-Unis : Frankenstorm ravive le débat!, des effets court terme sur l’opinion publique des phénomènes météorologiques.

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3 réflexions sur “Changement climatique aux Etats-Unis : un combat idéologique acharné

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