La trottinette, la ville et l’espace public

Pas une journée sans que je ne croise une trottinette sur mon chemin. À la fois pratiques et agiles pour les plus basiques, ou rapides et puissantes pour les modèles électriques, la trottinette s’invite partout en ville. Autrefois cantonnée à son utilité de jouet, elle a gagné aujourd’hui son statut de mode de transport à part entière.

Ces différentes variations répondent de plus en plus précisément aux  besoins de tranches bien différentes de la population.

Hier encore, en passant devant une école en milieu de journée, je me suis amusée du sort réservé au rack à vélo installé au pied des marches de l’établissement. Son utilité première, à savoir garer des vélos, avait été complètement détournée pour accueillir ces bolides des trottoirs, attendant sagement la sortie des classes. Les usages avaient encore une fois pris les devants sur les aménagements !

A chaque usage sa trottinette !

En dehors du fait qu’il y a clairement un besoin de mobiliers urbains plus adaptés à ces nouvelles pratiques de glisse urbaine, comme j’ai déjà pu l’évoquer dans cet article publié  l’année dernière, je n’ai pas pu m’empêcher de remarquer les modèles attachés au rack à vélo : ils étaient pour la plus part assez simples et compacts. De par leurs caractéristiques, ces modèles répondent directement à une catégorie d’usage et d’usagers, à savoir les écoliers.  En effet, dans la plupart des cas, à Paris et en proche banlieue, les écoles (primaire et collège) se situent dans un rayon de moins d’un kilomètre du domicile. Cela les rend beaucoup plus efficients en comparaison des modèles électriques beaucoup plus chers et prévus pour effectuer de plus grandes distances. Leur simplicité les met parfaitement en adéquation avec les courtes distances qu’effectuent les écoliers pour se rendre à l’école ou pour leurs diverses activités extra-scolaires, tandis que leur design compact permet d’équiper toute la famille sans pour autant encombrer outre mesure les logements souvent compacts, à la différence du vélo.

giphyCe développement de l’usage de la trottinette ne se fait pas néanmoins sans potentiels dommages collatéraux. Nos fougueux écoliers, trop pressés pour se formaliser du danger qu’ils peuvent représenter pour les piétons, laissent à penser que dans un futur proche, si ce n’est pas déjà le cas, nous allons être confrontés à un problème de mixité des usages sur les trottoirs. Mais alors que penser  des modèles plus techniques, électrifiés et encombrants qui ont la préférence des adultes en quête de multimodalité ?

Quels espaces pour quels usages ?

Bannis (à raison) pour leur vitesse et leur puissance des trottoirs par certaines municipalités via des arrêtés, leur sort devrait être scellé par la future Loi d’Orientation des Mobilités (LOM). L’actuelle ministre des transports Elisabeth Borne a annoncé une réglementation sur l’usage de la trottinette sur les trottoirs : « Dans la loi que je présenterai fin octobre, on adaptera aussi le Code de la Route pour dire que ces engins électriques, qui peuvent rouler très vite, ne doivent pas être sur les trottoirs, mais sur la chaussée ou les pistes cyclables » (Interview Europe 1 du 21 septembre 2018). Ce ne sera néanmoins qu’un alignement et une formalisation de l’actuelle jurisprudence et interprétation mise en pratique par de nombreuses autorités dont la gendarmerie.

Reste que la question n’est pas close. Si les trottinettes électriques représentent un danger sur les trottoirs pour les piétons, chassée sur les pistes cyclables (encore trop peu nombreuses), et sur la chaussée, elles se retrouvent désormais en position de fragilité. En effet, la chaussée est principalement conçue pour la voiture, les vélos y trouvent déjà difficilement leur place, y inviter les trottinettes électriques, mode pour lequel il n’est pas nécessaire de passer par une quelconque formation, et les mettre en compétition avec des automobilistes pressés et énervés aux heures de pointe ne semble pas être vraiment la meilleure solution. Cette situation pourrait être un frein au développement de ces mobilités actives comme l’illustre Ghislain Delabie dans son dernier article traitant du cas ubuesque d’interdiction de la pratique de la trottinette pour les salariés d’EDF du Plateau de Saclay.

La vraie question ici n’est pas « faut-il interdire la chaussée aux trottinettes électriques? »,  mais en réalité « comment mieux partager l’espace public entre tous les modes? » Avant, c’était simple, le trottoir était aux piétons et la chaussée aux voitures. Mais aujourd’hui les pistes se brouillent. Il y a eu d’abord eu les 2 roues motorisés (qui prennent aussi leur part d’espace public en stationnant sur les trottoirs, mais c’est un autre sujet), puis les vélos depuis une dizaine d’années et aujourd’hui les trottinettes électriques, les monoroues et autres objets roulants électriques. Tous à leurs niveaux, ils peuvent être des usagers fragiles, non parce qu’ils sont imprudents (même si ça peut être le cas), mais parce que la rue n’est plus adaptée à ces usages et que la place qui leur revient est parasitée par la voiture !

50 % de l’espace pour 13 % des déplacements

Dans cet excellent article publié sur le blog Les Décodeurs sur le site du Monde, l’auteur met en lumière la réalité du partage de l’espace public à Paris. Aujourd’hui, sur les 2 800 ha dédiés à la voirie, 1 419 ha le sont aux déplacements motorisés, soit un peu plus de la moitié, alors qu’ils ne représentent que 13% des déplacements !

Si la question de la trottinette peut sembler anecdotique, elle est en fait le symptôme d’un problème profond dans nos villes. Pendant 50 ans une place toujours plus grande a été donnée aux voitures, aux dépends des piétons, de l’environnement, de la qualité de vie. Aujourd’hui, il y a un réelle prise de conscience, de l’impact négatif de cette pratique sur nos sociétés (pollution, obésité, étalement urbain, individualisme …) et un début de réappropriation et de rééquilibrage de l’espace public par les citoyens. Au risque d’asphyxier , la ville a besoin de donner et redonner leur place aux modes actifs, non en la prenant aux piétons mais en la prenant là où elle est, sur la voirie dédiée aux automobiles.  C’est une question de santé et qualité de vie, de sécurité, de vivre ensemble, et de juste partage de l’espace public.

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