Je ne suis pas un expert des transports en commun stricto sensu, et de leurs modèles économiques. Néanmoins j’ai eu l’occasion à maintes reprises de constater un tabou parmi les experts, les consultants et les bureaux d’étude s’intéressant au sujet : la gratuité, ou plus généralement l’idée de forfait à usage illimité pour les transports en commun.

L’hideuse « gratuité »

La controverse sur la tarification unique du pass Navigo en Ile de France, mise en place sous la précédente mandature, est encore vivace. Il est toujours piquant pour moi, petit banlieusard de grande banlieue habitué aux transhumances, d’entendre ces doctes experts s’offusquer de l’inégalité que représente ce tarif unique, des risques qu’il fait peser sur le financement des transports, eux qui habitent en général à Paris intra-muros (intra-muros étant pour moi synonyme d’accessible en métro, en Vélib et en Autolib, donc incluant une partie de la première couronne). En réalité ce fut une mesure d’accessibilité sociale visible du grand public comme il y en a eu peu ces dernières années. Seuls les utilisateurs occasionnels des transports en Ile de France sont desservis par la politique actuelle : le prix d’un aller-retour Paris-banlieue (sans parler le faire en famille) est absolument dissuasif. Il est compréhensible de vouloir faire payer touristes et visiteurs (encore que), voire d’accorder un avantage aux abonnés par rapport à des utilisateurs ponctuels utilisant habituellement leur voiture. Pour des familles ou des personnes travaillant à proximité de leur travail, c’est néanmoins peu équitable.

Il y a pire que le pass Navigo à tarif unique pourtant : la gratuité des transports publics ! Vous n’y pensez pas enfin… Il s’agit d’une mesure qui met en péril la survie de ces (petits) réseaux, leur qualité, et qui va stigmatiser encore un peu plus des populations socialement défavorisées ! Ceux qui me connaissent un peu savent que je ne suis pas mélenchoniste pour deux sous, mais j’estime que ces raisonnements sont à courte vue et largement démentis par l’expérience de ces quelques villes qui ont vu augmenter la fréquentation, le nombre de dessertes, réduire les incivilités, augmenter la mixité sociale autant qu’homme – femme, avec une contribution positive au dynamisme de centres-villes qui en ont bien besoin… Evidemment, les jeunes qui peuvent aller prendre un verre en ville sans frauder et rentrer chez eux facilement après fréquentent davantage ces quartiers, participent à leur animation.

Ce à côté de quoi passent de nombreux experts, outre qu’ils défendent leur propre business (qui leur en voudrait, la gratuité remet en cause la nécessité de beaucoup de leurs conseils avisés – ou produits et services), c’est que les transports publics constituent une infrastructure au service de l’attractivité économique autant que la qualité de vie. Cela fonctionne bien quand il y a beaucoup de monde (c’est la loi de Meltcafe). Par conséquent vous avez deux grands cas de figure. Soit vous vous rapprochez du cas de Paris, une ville hyper-dense, avec l’un des meilleurs réseaux au monde, et la possibilité de développer une politique restrictive vis à vis de la voiture privative, et les transports en commun sont indispensables pour tous, concernent tout le monde (mixité – même les fonctionnaires du Ministère des Finances prennent le métro), et peuvent être financés en grande partie par les utilisateurs (à Paris c’est 40%, à Londres ou New-York c’est beaucoup plus), et il n’y a pas de sens à accorder la gratuité aux utilisateurs, mais beaucoup à leur assurer un accès aisé. Cela concerne probablement une dizaine de métropoles en France. Soit vous êtes une ville petite ou moyenne, avec un réseau de petite taille, où il n’y a pas de problèmes de stationnement ni de circulation dans le centre-ville, dont les commerces et les activités sociales de centre-ville sont fortement concurrencés par de grands centres commerciaux de périphérie réservés aux possesseurs d’une voiture. Dans ce cas de figure, l’option de la gratuité est intéressante pour ramener du monde sur le réseau, le rendre attractif aux utilisateurs occasionnels, augmenter l’attractivité du centre-ville, lui redonner de la vie. Autrement, vous avez un réseau de transport public peu attractif, avec peu de dessertes, de mauvaise qualité, aux tarifs assez élevés, dont les utilisateurs ne financent le service qu’à 10% ou 20%, ce qui est ridicule. C’est le cas de nombreux réseaux en France pour dire vrai. Lorsque je me rends à Laval où j’enseigne à l’ESTACA, je veux parfois prendre le bus (surtout s’il pleut, car je préfère la marche ou le vélo). Les horaires sont à peu près acceptables, le bus est vide en heures creuses, et je me suis fait virer la dernière fois parce que je n’avais pas de moyen de paiement sur moi (en fait pas d’espèces) pour m’acheter un ticket à 1,15€. EN stratégie d’entreprise, Michael Porter parle de risque d’enlisement (« stuck in the middle ») lorsqu’une entreprise ne fait pas de vrai choix entre les deux grandes voies qu’il a tracées, celle de la compétitivité par les prix (obtenir le plus grand nombre de clients, avec un produit standard de qualité acceptable, au prix le plus compétitif) ou bien par la différenciation (être très low-cost ou vous distinguer par le haut avec des produits premium, plus chers mais s’adressant à une partie des clients). Quand un réseau de transport en commun de petite ou moyenne taille est payant, il se retrouve bien souvent pris en tenaille : peu attractif (dessertes, fréquences horaires, qualité de service, par rapport aux alternatives), les usagers ne veulent pas payer pour, et leur contribution ne permet pas de financer le service de toute façon. La gratuité n’est pas toujours possible, pas la panacée non plus, mais peut constituer un outil utile.

Les modèles économiques du web appliqués à la mobilité et aux transports publics

Le modèle économique de la mobilité est en train de s’approcher de celui du web. Certains brandissent le concept de « Mobilité comme Service » ou « Mobility as a Service », nous avons travaillé là-dessus au sein du Lab OuiShare x Chronos très récemment. Mais il s’agit avant tout de comprendre la valeur et le rôle des différents modes de transport. Les transports en commun dans une ville ont une grande valeur, ou devraient en avoir une, car c’est le support indispensable de tous les autres modes alternatifs à la voiture individuelle, et cela permet une grande accessibilité, une grande vitalité des quartiers desservis. Par conséquent, comme pour le web, la gratuité n’est pas forcément le symptôme d’une moindre valeur. Gmail, Youtube, Twitter ou Facebook sont indispensables à nombre d’entre nous, et au fonctionnement de nos sociétés, pourtant ces services sont « gratuits » pour leurs utilisateurs. Les mêmes qui s’offusquent de la gratuité des transports publics exprimeront probablement les mêmes préventions à l’égard de la gratuité de ces services, pointant les légitimes questions de protection de la vie privée et de préservation de l’intérêt général. Il n’empêche que les acteurs du web nous délivrent un enseignement précieux : il y a de la valeur dans un service gratuit qui permet d’accéder à la multitude, qui permet de construire par-dessus des offres personnalisées, et pour lequel on peut trouver des modes de financement alternatifs, parce que la valeur d’un réseau de transport public n’est pas seulement pour l’usager, elle est prioritairement pour quantité d’autres acteurs de l’écosystème. Qui a intérêt à ce que je prenne les transports en communs ?

  • Les automobilistes bien sûr ! Qui préfèrent que je ne contribue pas à la congestion routière, et qui donc devraient être contents de contribuer au financement d’une alternative moins coûteuse dans bien des cas ;
  • Mon employeur (enfin, si j’en avais un), car cela garantit un bassin d’emploi élargit, plus d’opportunités de recrutement, et un gain de pouvoir d’achat pour ceux ayant des salaires modestes. Si je paie mes employés au SMIC ou un peu plus, ils auront un meilleur pouvoir d’achat s’ils utilisent des transports en commun plutôt que leur voiture pour venir, ce qui est avantageux pour l’employeur. Qui en plus voit baisser le risque d’accident du travail lors des trajets domicile – travail ;
  • La ville / le territoire, qui bien sûr veut moins de voitures dans les rues, un espace public plus partagé et plus vivant. Les villes sont de plus en plus tenues comptables des impacts sanitaires de la pollution locale, par conséquent sortir les véhicules thermiques en circulation sur un territoire devrait être une priorité des maires s’ils ne veulent pas faire face à des poursuites pénales dans les prochaines années ;
  • L’Etat, qui a pris d’ambitieux engagements de réduction des émissions de gaz à effet, y compris dans le domaine des transports, où il n’y a eu presqu’aucune amélioration depuis la signature du protocole de Kyoto en 1990. L’Etat souhaite aussi réduire les dépenses de santé publiques, et les transports en commun y contribuent en réduisant la pollution atmosphérique et en incitant aux modes actifs (marche / vélo), première arme contre les fléaux sanitaires de notre siècle (diabète, maladies cardio-vasculaires et mêmes cancers) ;
  • Je pourrais ajouter ma famille, mes collègues, mes voisins, pour qui je suis une personne plus aimable, plus disponible et en meilleure santé si je ne passe pas 2 heures par jour ou plus dans une voiture à respirer des toxiques à haute dose, sans aucune activité physique…

Dans ces conditions il serait presque légitime de me payer pour prendre les transports en commun. Je peux toutefois me contenter de la gratuité ou d’un tarif forfaitaire à un prix modeste 😉 Comme dans le web, il y a des services de mobilité payants pour l’utilisateur, parce qu’ils répondent à un usage spécifique ou apportent une valeur particulière. Pourtant beaucoup d’applications ou logiciels payants que vous utilisez sont beaucoup moins performants et évolués que Gmail et Google Apps, ou Waze, qui eux vous sont fournis gratuitement.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s