Je viens de lire l‘excellent article provocateur et révolté d’Arthur de Grave chez OuiShare, qui dresse l’éloge funèbre de « l’économie collaborative ». Après tout quand l’on crée un concept, comme OuiShare y a contribué pour « l’économie collaborative », n’est-on pas en droit de l’enterrer ? Est-ce bien plus difficile ?

Je ne reviendrai pas en détails sur les très bons arguments mis en avant par Arthur pour expliquer que parler d’économie collaborative n’a peut-être plus de sens, si cela en a jamais eu en définitive. Car plus qu’un avis de décès, il pourrait bien s’agir plutôt de la reconnaissance de « naissance sans-vie » d’un concept qui se voulait dès le départ utopique autant que performatif. Bref, lisez l’article

Digital labor towards platform based social conflict - OSFest 2015.jpg
La problématique sociale liée aux plateformes – OuiShare Fest 2015

Les marchands d’idées

Je me suis arrêté sur les « marchands d’idées » qui exaspèrent Arthur, ceux-là même qui aspirent à la lumière maintenant que le changement de paradigme dans le monde du travail devient visible du plus grand nombre. Ces « producteurs de bullet points » sont en un sens l’anti-thèse de OuiShare et du mouvement qui se reconnaissait dans l’économie collaborative. Il s’agit de consultants (ce n’est pas le plus grave !) qui ont une approche amorale et apolitique des changements en cours (ce qui ne signifie absolument pas que cette approche n’ait ni conséquences morales, ni conséquences politiques), et sont dans une logique de business-development. Leur mode d’action n’est pas fondamentalement différent de ceux qui ont fait OuiShare : chez OuiShare chacun s’investit à sa façon et construit son propre « modèle économique individuel » lui permettant de financer son investissement dans la communauté (ou de combiner cet investissement avec le labeur nécessaire à la pitance quotidienne). Il en va de même des consultants de Cap Gemini qui balancent n’importe quoi (j’y reviendrai) comme des créateurs d’une initiative telle « l’observatoire de l’uberisation »). Leur travail sur le sujet leur donne une exposition médiatique et génère du business pour eux.

Pour les consultants, le modèle est évident et bien connu, il s’agit d’être visible et reconnu sur la thématique, afin d’accéder aux décideurs et de leur facturer le temps que l’on a investit à approfondir le sujet et développer un réseau de valeur dans l’écosystème considéré. Pour une initiative comme « l’observatoire de l’uberisation » c’est plus rigolo puisque son fondateur, Grégoire Leclercq, est non seulement président de la fédération des auto-entrepreneurs, mais surtout directeur de la relation client chez EBP, l’un des principaux fournisseurs de logiciels de gestion, en particulier pour les PME et TPE. Ce modèle économique est éclairant. Un acteur comme EBP n’est pas à l’initiative du développement de l’auto-entrepreneuriat en France, ni de la « gig-économie » ou « économie à la demande », c’est à dire l’économie affranchie du salariat. Mais EBP est un acteur de l’écosystème qui bénéficie énormément de cette tendance puisqu’ils développent des outils de gestion pour ces TPE, ces auto-entrepreneurs et leurs conseils (comptabilité / gestion).

« L’économie collaborative du pauvre »

L’optique de ces nouveaux venus, qui ont d’ailleurs pris pour parti de parler de « nouvelle économie collaborative », c’est une forme de démocratisation par le bas de l’économie collaborative. Comme l’explique Arthur l’économie collaborative était assumée dans toutes ses contradictions et sa dimension utopique parce que ce concept portait une vision sociétale subversive, une vision que certains qualifieraient de progressiste. Le concept d’économie collaborative semblait un moyen élégant et peut-être efficace d’utiliser l’économique pour faire changer la société (ou le contraire, on n’a jamais tous été d’accord là-dessus !) dans un sens perçu comme positif et urgent : transition écologique centrée sur l’humain, coopération au même niveau que la compétition, relations sociales et hiérarchiques plus horizontales que verticales, etc. L’économie collaborative, si on y applique les stratégies génériques de Michael Porter, c’est de la « différenciation par le haut » : on s’adresse à la masse, à tout le monde, mais on veut y mettre de la valeur, et cette valeur, cette qualité a un coût. Soyons clair, à mes yeux, tous les beaux concepts que nous manipulons autour des plateformes coopératives, de la création de communs et de l’économie collaborative ont des applications démontrées et concrètes, mais elles ne touchent qu’une certaine forme d’élite qui en appréhende la valeur. À tout le moins ces concepts demeurent clivants et ne parlent, n’entrent en résonance qu’avec l’hémisphère gauche de la société.

Les modèles économiques des plateformes et de l'économie collaborative - OuiShare Fest 2015
Les modèles économiques des plateformes et de l’économie collaborative – OuiShare Fest 2015

En face, on peut parler de l' »uberisation » comme de « l’économie collaborative du pauvre ». Il s’agit aussi bien d’une pauvreté conceptuelle que factuelle selon moi. Mais on ne peut ignorer que c’est une stratégie de « domination par les coûts », c’est à dire : offrir au plus grand nombre un produit correspondant au besoin de référence (pas le pire, mais clairement peu qualitatif et différencié) à un prix imbattable. En l’espèce il s’agit de promouvoir le remplacement du salariat par l’auto-entrepreneuriat, les contrats à la demande, les mini-jobs, ou toute autre forme de flexibilisation du travail, en s’interrogeant fort peu sur les conséquences sociales autant que sociétales que cela emporte. Cette approche fait aussi l’économie de toute réflexion sur les difficultés du modèle actuel, sur les défis du modèle proposé, et sur ce qui est désirable collectivement. Il s’agit simplement d’accompagner et de surfer sur une tendance de fond, éventuellement de l’amplifier. Ce discours est hautement attractif, quoi que l’on en pense sur le fond.

Autrement dit « l’uberisation » est à l’économie collaborative ce qu’Ikea est à Maisons du Monde. Ainsi le concept d’uberisation n’a certes pas beaucoup de puissance conceptuelle, est dépourvu de vision transformatrice ou progressiste de la société et ne permet aucune nuance (Cap Gemini met BlaBlaCar et Uber dans le même sac peu ou prou !), mais il est attractif pour le plus grand nombre : les entreprises en place (il a été créé par l’un de ces grands patrons, Maurice Lévy), les politiques (qui ont besoin d’épouvantails et de vendre des idées simples), au grand public, aux journalistes, aux « victimes de l’uberisation », etc.

Le collaboratif, et si c’était maintenant ?

L’émergence de ces nouveaux acteurs manifeste la maturité acquise par de nombreuses plateformes dans la définition de leurs modèles économiques et les limitations de l’approche de ceux qui croient que les besoins des clients (relatifs à leur situation, leur mode de vie, la situation économique, etc.) peut facilement être instrumentalisé pour un changement sociétal. Paradoxalement c’est peut-être maintenant que les modèles envisagés dans l’économie collaborative vont pouvoir prendre de l’ampleur, comme l’illustre le mouvement autour des « plateformes coopératives », parce qu’il devient plus facile de répliquer des modèles en les hackant et en proposant une valeur supérieure pour les clients comme les producteurs. Ainsi, il était illusoire il y a quelques années de développer des applications pour les taxis et autres chauffeurs qui seraient réellement collaboratives et partageraient la valeur entre ceux qui la créent. Ainsi Uber est né, et quelques concurrents avec lui. Et Uber capte la valeur aujourd’hui. Mais il a aussi, par la force de choses, levé les freins principaux à l’adoption de nouveaux modèles par les chauffeurs, si bien que pour moi nous ne sommes pas loin de voir l’émergence d’applications nouvelles qui viendront concurrencer Uber avec un modèle différent, plus favorable aux clients comme aux « producteurs », les chauffeurs. Le cadre réglementaire évolue partout petit à petit, les freins culturels ont été renversés par la nécessité de survivre (et de mieux vivre) et la prise de conscience de nouvelles attentes des clients, tandis que copier l’application Uber (techniquement et pour son design) représente un moindre défi.

Comment développer des plateformes collaboratives plus vite avec les meilleurs pratiques ? OuiShare Fest 2015
Comment développer des plateformes collaboratives plus vite avec les meilleurs pratiques ? OuiShare Fest 2015

Comme dans le monde ancien il y aura dans le nouveau monde un équilibre entre un modèle majoritaire voire dominant, essentiellement capitaliste, et des modèles alternatifs et visionnaires qui aspirent à bousculer la société. Il n’est pas dit que les modèles alternatifs n’auront pas gagné un peu de terrain, et n’auront pas influencé les grandes directions prises par notre société. Il n’est pas dit que l’économie collaborative n’aura pas influencé notre culture, notre perception du monde et de l’économie, ni mis en lumière des aspirations individuelles qui ne sont pas uniquement économiques mais aussi humaines. Cet équilibre est frustrant pour tous ceux d’entre nous qui portons une vision volontariste, voire utopique, de l’évolution de nos sociétés, mais il ne doit pas non plus nous aveugler sur l’effet démultiplié et parfois imperceptible d’un mouvement qui mobilise des individus, des réseaux et des énergies à travers le monde entier, sous des formes variées.

Si l’économie collaborative est peut-être morte pour les espérances de changement sociétal qu’elle portait, ne nous inquiétons pas trop pour l’uberisation qui ne risque guère de lui survivre, tant ce type de concept a une faible durée de vie. Ces deux concepts, une fois morts et enterrés, auront une postérité dans nos sociétés. Sans honte aucune, j’assumerai d’avoir soutenu qu’il est possible de concilier relations économiques, qualité sociale et humaine des relations, performance environnementale des modes de vie et des solutions. Et si on ne parle plus d’économie collaborative nous aurons bien un autre terme pour en parler puisque l’aspiration est toujours présente. L’utopie et la tension interne à cette vision seront toujours présentes aussi.

L'uberisation ne survivra pas à l'économie collaborative
L’uberisation ne survivra pas à l’économie collaborative – Google Trends
Advertisements

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s